Interview - Thami KABBAJ

Publié le par Zenitud

C’est avec un grand plaisir que je lance une nouvelle série d’articles pour le blog. Il s’agit d’interviews d’acteurs du monde de la finance. On débute avec Thami Kabbaj, auteur de la « Psychologie des grands traders », aux Editions Eyrolles, acteur majeur dans le domaine du management, et qui lance une collection "bourse" avec l'ambition de produire des livres de qualité avec une véritable valeur ajoutée.

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zenT - 1 – Quel a été votre cursus universitaire et votre parcours professionnel ?
 
Thami Kabbaj - Je suis agrégé d'économie, titulaire d'un magistère et d'un DESS en finances de l'université de Paris II Assas et du diplôme de l'association britannique des analystes techniques (dont je suis assez fier puisque je suis l’un des premiers Français à l’avoir obtenu en 1999 à Londres). Mon parcours professionnel est assez varié puisque j'ai eu la chance de pratiquer plusieurs activités différentes dans le monde de la finance. J'ai exercé le métier d’analyste technique au sein de deux cabinets réputés, j'ai également été trésorier d'un grand groupe, trader au sein d'un hedge fund à Londres et trader pour compte propre sur le marché américain (Scalping sur le Nasdaq et les futures US). J'ai conseillé de nombreux traders et gérants de portefeuille de premier plan à Paris, Londres, etc.
 
 
Zent T - 2 – Comment a germé l’idée de ce livre ?
       Pourquoi un livre sur la psychologie des traders alors que la plupart des investisseurs sont à la recherche de la méthode « Graal »
 
T.K. - Vous avez raison de dire que la plupart des investisseurs sont à la recherche du Graal et ils ne réalisent que bien trop tard que le véritable Graal consiste à mieux maîtriser ses biais psychologiques et à en comprendre les déterminants. Lors de mon expérience professionnelle, j'ai été amené à rencontrer et à conseiller de nombreuses personnes extrêmement « compétentes », diplômées des meilleures écoles. Étonnamment, ces personnes semblaient totalement désemparées lorsque les marchés décalaient fortement. Avant d'intégrer le monde de la finance, j'imaginais les traders comme des personnes exceptionnelles et j'ai été fortement surpris lorsque j'ai constaté qu'ils n'étaient que des hommes… Ces traders extrêmement confiants (je pourrais même dire arrogants) du fait de leur formation et du prestige de leur fonction perdaient de leur superbe lorsqu'ils étaient chahutés par les marchés. J'ai donc réalisé que les marchés avaient le pouvoir de faire perdre la raison à la personne la plus objective qui soit.
 
J'ai toujours été extrêmement indépendant sur les marchés et j’ai toujours évité d'être influencé par l'opinion des autres opérateurs. Cette indépendance explique probablement mon « track record ». En effet, j'ai anticipé de nombreux krachs boursiers (krach de 1998, krach de mars 2000, le marché baissier qui a suivi les événements du 11 septembre, etc.). Pourtant, je me suis basé sur une méthodologie simple mais efficace et je ne disposais pas d'une information exclusive. Toutefois, des analystes et des traders bien plus expérimentés et travaillant dans la même salle de marché que moi, refusaient de croire que le marché était sur le point de se retourner et restaient haussiers malgré de nombreux signaux évidents. La plupart des opérateurs (analystes, gérants et traders) préfèrent tomber dans le piège de l'euphorie ou du pessimisme ambiant plutôt que de regarder en face la réalité du marché. Pour Sun Tzu, le principal ennemi est en nous et la victoire est à la portée de celui qui en prend conscience. Je fais partie des personnes qui ne croient pas dans l'indicateur magique et qui considèrent que le trader est à l'origine de son échec ou de sa réussite.
 
Enfin, malgré une bonne maîtrise de l'analyse technique, il m'est arrivé de commettre des erreurs grossières sur les marchés en opérant de manière frénétique et sans aucune rationalité. Je pouvais commencer une journée de manière très positive et la finir avec une perte conséquente. Ces expériences « douloureuses » m'ont permis de prendre conscience que le système de trading avait son importance mais qu'il était encore plus important de mieux comprendre la manière dont nos émotions guidaient notre décision et nous détournaient de cet état de rationalité parfaite.
 
 
3 – Après avoir écrit ce livre, pouvez-vous nous donner une ou plusieurs qualités essentielles, voire indispensables, pour réussir en trading ? Ou pensez-vous que tous les profils sont à même de réussir ?
 
T.K - A mon sens, la qualité la plus importante en trading est indéniablement la discipline. Le trading est une activité exigeante et le trader a tout intérêt à ne laisser aucune place au hasard. Le marché est là pour traquer nos faiblesses et si le trader n'est pas totalement concentré il risque de le payer cher. Cette discipline suppose de la part du trader qu’il développe un plan de trading solide avant d'aller sur les marchés, qu’il le suive à la lettre et qu'il étudie après la clôture des marchés toutes les positions prises à l'aide de son journal de trading.   
 
La deuxième qualité essentielle en trading est sans doute l'humilité et les bons traders ont appris à éliminer tout ego. Un bon trader ne cherche pas avoir raison ni à prouver aux autres que son point de vue était le bon. Il est avant tout un professionnel qui applique à la lettre son plan de trading et ne se laisse pas dissipé par des perturbations étrangères à son activité…
 
4 – De la même manière, quels défauts seraient lourdement handicapants, voire rédhibitoires, pour un trader souhaitant réussir dans ce métier ?
 
T.K - Les biais psychologiques développés dans mon livre ne sont que la conséquence de nos réponses quasi-mécaniques face à l'incertitude. Notre formation, notre éducation et la pensée dominante nous conditionnent à répondre de manière erronée face à certaines situations (biais cognitifs).
 
De même, Daniel Kahneman (biais émotionnels) montre que nous sommes naturellement enclins à prendre rapidement nos profits lorsque nous gagnons de l'argent et que nous refusons l'idée même de perdre et c'est sans doute pour cette raison que les traders laissent courir leurs pertes. Il s'agit de la réponse naturelle d'un individu en situation d'incertitude. Ainsi, nous ne sommes pas naturellement traders mais nous le devenons. L’apprenti trader doit donc opérer un changement radical dans sa manière d'appréhender les marchés car son refus de changer signe à coup sûr son échec. Ce changement requiert de la part du trader une volonté à toute épreuve et une discipline sans faille. En effet, le trader doit être capable de pratiquer son autocritique quotidiennement en acceptant de relever ses erreurs dans son journal de trading et de préciser la manière dont il compte les éliminer. De nombreux travaux de recherches montrent que les progrès en trading ne reposent pas sur une meilleure maîtrise des techniques d'analyse mais avant tout sur ce travail d'autocritique. 
 
5 – Le trading peut-il être un métier comme un autre ?
 
T.K - Oui le trading peut être considéré comme un métier et cela suppose de la part du trader qu’il accepte la nécessaire période d'apprentissage comme le médecin qui doit effectuer de longues études avant de pouvoir exercer. Il est possible de faire du trading son métier si on le considère comme une activité à part entière pour laquelle il faut acquérir des compétences spécifiques et développer une expertise sur une niche particulière. La maîtrise de la dimension psychologique doit d'ailleurs être considérée comme un élément clé dans la réussite du trader.
 
Les traders novices arrivent sur les marchés avec la sensation qu'ils seront capables de réaliser une performance largement supérieure à celle d'opérateurs plus aguerris. Ils sont victimes de l'excès de confiance (relevé par le chercheur américain Odean) et pensent qu'ils sont destinés à réussir. Après quelques lourdes pertes, ils se mettent à douter totalement de la possibilité de réussir sur les marchés puis se mettent à dénigrer le trading et expliquent à leur entourage qu'il est impossible de battre les marchés puisqu'ils sont manipulés...
 
Dans mon livre, je compare souvent le trader à un sportif de haut niveau. Bien évidemment, il existe différentes catégories de sportifs : les champions olympiques et les champions régionaux. Néanmoins, les personnes qui excellent dans un domaine sont avant tout des personnes passionnées. Je suis convaincu qu'un individu va donner le meilleur de lui-même s'il est passionné par son activité et sans passion, il est difficile d'endurer le long parcours qui mène vers l'excellence en trading.
 
 
 
6 – Comment analysez-vous ce monde de la finance, le milieu du trading en particulier, qui semble manquer de sérénité, et où l’on rencontre beaucoup d’excès ?
 
T.K. - Dans mon dernier livre « L'art du trading » je me suis penché sur cette problématique et j'ai tenté de répondre à la question suivante : « les marchés financiers sont-ils irrationnels ? »   
 
On se souvient tous de la célèbre formule d'Alan Greenspan « l'exubérance irrationnelle des marchés ». Pour moi le plus étonnant n'est pas l'exubérance en elle-même, qui est somme toute un phénomène récurrent comme les cycles économiques. Toutefois, les professionnels (analystes financiers, gérants de portefeuille, économistes de marché) interrogés manifestent souvent leur étonnement lors de la formation d'une bulle spéculative ou d'une panique boursière. Ces mêmes professionnels vont souvent justifier la volatilité par une certaine « irrationalité des marchés ». Ils peinent à comprendre les déterminants des cours boursiers et se cantonnent aux théories étudiées sur les bancs de l'université sur la supposée efficience des marchés et donnant la part belle à l'analyse fondamentale. De nombreuses personnes sont donc totalement désarçonnées lorsqu'elles débutent sur les marchés et ne comprennent pas pourquoi les théories qu'on leur martelait à l'université fonctionnent si mal dans les faits... Pour se rassurer, ils se mettent à parler d’irrationalité et d'exubérance.
 
Pour ma part, je considère l'irrationalité comme la norme et non l'exception. Dans les faits, l'histoire se répète même si les intervenants changent, et les phases de panique succèdent aux phrases d'euphorie. Le gros apport de la théorie financière moderne (finance comportementale et théorie des conventions) est d’avoir introduit pour la première fois la dimension psychologique pour expliquer les décalages si fréquents entre les cours boursiers et leur valeur fondamentale. En effet, tous les étudiants en finance de New York, Chicago et Paris ont été baignés dans la même culture fallacieuse de « l'efficience des marchés ». Le prix Nobel accordé en 2002 et Daniel Kahneman a donc fait le plus grand bien à la théorie financière et les professeurs qui enseignent la finance à l'université peuvent désormais parler des émotions des intervenants sans passer pour des apprentis sorciers. Néanmoins, je suis encore étonné par le manque de connaissance des universitaires sur la finance telle qu'elle est pratiquée sur les marchés (c'est d'ailleurs beaucoup moins le cas aux États-Unis où les liens sont beaucoup plus étroits entre le monde des praticiens et celui des universitaires). L'analyse technique, si populaire sur les marchés financiers est utilisée par la plupart des opérateurs (gérants de portefeuille et traders) est encore regardée comme une curiosité par les chercheurs.   
  
7 – Un dernier mot pour nos lecteurs…
 
Je te félicite pour cet excellent blog et j'ai été ravi d'y contribuer...
Bon trading à tous et surtout n'oubliez pas que tout est question de discipline…
 
ZenT - Thami, puisqu'on a fini notre entretien en se tutoyant, je voudrais te remercier de la rapidité avec laquelles tu as répondu à ma demande et à mes questions alors que je sais tu as un emploi de temps très chargé. 
Pour ceux qui souhaitent poursuivre, je vous conseilles les liens ci-dessous:


 
 
Deux videos où Thami Kabbaj expose ses idées et j'ai ajouté le lien de son blog dans la colonne de gauche

Publié dans Interviews

Commenter cet article

cathie 11/10/2007 11:55

très beau le blog de thami kabbaj, comme l'auteur d'ailleurs, j'ai vite vu sa vidéo sur le revenu tv, très interessante; bravo zenitude pour ton travail, une très bonne interview

tykern 11/10/2007 09:58

Coucou,nouveau sur ce blog que je decouvre...je pense que je vais y poser mes valises quelques temps...à bientôtTyk

Zenitud 11/10/2007 10:22

Toujours un plaisir de rencontrer des nouveaux.Merci de laisser un commentaire et n'hésite pas à intervenir quand tu le souhaites.Je souhaite une réelle interactivité pour le blogsinon je n'y vois aucun intérêt si c'est pour raconter mes bétises tout seul dans mon coin

Arnaud 11/10/2007 09:13

Bonjour,encore une suberbe idée !!Nous avons tellement de chance de pouvoir lireun blog d'une telle qualité.Merci et bonne journéeArnaud

Zenitud 11/10/2007 09:17

Merci ArnaudMais là c'est Thami Kabbaj qu'il faut remercier.

dacat 11/10/2007 09:04

Bonjour,Comme d'habitude ... Excellent.Merci encore.Dacat

Zenitud 11/10/2007 09:18

Sympa de laisser trace de votre passage

JADOR 11/10/2007 09:04

Bonjour, j'ai finit de lre ce livre , il y a a peine 2 jours , excellent , je le conseille a tout le monde.