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Bernard Prats-Desclaux

Head of traders et gérant de fonds. Stratégiste. Auteur de Trading et contrats futures. Conférencier. Trader depuis près de vingt ans, j'ai formé et coaché des centaines de traders. La réussite en trading passe par le travail, la rigueur et discipline. Trader n'est pas jouer, mais être sérieux ne doit jamais rimer avec se prendre au sérieux.

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Vendredi 19 octobre 2007 5 19 /10 /Oct /2007 10:25

Je suis tout particulièrement heureux que vous ayez accepté ma proposition de participer à une interview. Je vous suis depuis des années et j’apprécie tout particulièrement le travail que vous faites.

On ne vous présente plus. Mais vous qui faites remarquer « l’inculture française » en matière d’économie (exception française dont nous nous passerions bien), vous avez décidé d’agir en créant ACDE, puis dernièrement ACDEFI, premier cabinet de conseil économique et financier indépendant, http://www.acdefi.com/

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Marc Touati - Je suis aujourd’hui complètement indépendant. Les entreprises apprécient car il n’y a plus aujourd’hui d’économistes indépendants, ils sont soit politisés, soit liés à des banques.

 

Aucun regret… ?

 

Marc Touati - Aucun bien au contraire, j’aime bien prendre des risques, quand j’ai crée la cellule économique à Natexis, on a commencé à trois, et fini à 15. Je suis parti dans de très bonnes conditions. Ça ne servait à rien de rester dans un milieu où je ne me serai pas épanoui. La liberté n’a pas de prix. Elle est exceptionnelle. J’ai eu d’autre propositions, mais aucune ne me garantissait ma liberté de parole.

 

Je vous comprend totalement car c’est pour cela aussi que j’ai choisi de pratiquer le trading en indépendant. La liberté n’a pas de prix en effet.

 

L’économie

 

Je considère, que la croissance mondiale était bipolaire (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest) et qu’elle est en train de devenir « tripolaire » (grand bloc Asie, Chine, Inde). Ce bouleversement a des implications qu’il est difficile d’évaluer et qui ne rentrent dans rien de ce que nous avons connu jusqu’à présent. Qu’en pensez-vous et comment voyez-vous l’évolution à venir du monde. ?

 

M.T. Depuis quinze ans, la seule locomotive de la croissance mondiale a été les Etats-Unis. L’Europe a été incapable de devenir cette locomotive. C’est un vrai échec pour l’europe. Non pas à cause de l’euro, mais parce qu’on a refusé de faire les réformes nécessaire. On a raté la révolution des NTIC alors que les Etats-Unis en ont bénéficié à plein, d’où l’écart de croissance entre les deux continents.. La croissance structurelle  en Europe était de 2.50% comme aux Etats-Unis en 1990, aujourd’hui elle est de 1.8% en zone euro contre 3.2% aux Etats-Unis.

Ils ont progressé et nous, on a moins crû voire régressé. L’autre grand enjeu, c’est que les pays émergents réalisent, chaque année, 60% de la croissance mondiale (1.7% sur les 5% provient de la Chine). Les deux locomotives sont maintenant la Chine et les Etats-Unis, La Chine devenant de plus en plus autonome.

La croissance mondiale va ralentir à environ 4.5% en 2007 et sera autour de 4.7% en 2008, moins bien que les 5.4% en 2006 mais une bonne performance tout de même.

 

Dans son dernier livre, Alan Greenspan, l’ancien président de la Fed durant près de vingt ans, parle des bulles financières en des termes que j’ai trouvé surprenant. Il confesse son impuissance et fait preuve de fatalisme. Partagez-vous son avis ? Et que pensez-vous en général de son livre si vous l’avez lu, ou de ce que vous avez pu en lire dans la presse spécialisée ?

 

M.T. - La spéculation, les bulles les krachs font partie de la vie des marchés. Imaginer un marché sans spéculation est impossible. La spéculation a une vertu qui est de limiter le risque, de supporter le risque pour ceux qui ne veulent pas en prendre.

Il y a des bulles et des krachs. Il faut comprendre que les bulles financières accompagnent toujours les révolutions technologiques. Comme celle qu’on a connu avec les NTIC. Le problème n’était pas Alan Greenspan, mais était qu’on ne savait pas valoriser les sociétés internet. Et depuis on voit bien que ce n’était pas une bulle Internet mais bien une réalité economique. C’est un passage obligé malheureusement. Greenspan a fait ce qu’il pouvait pour la réduire, d’ailleurs c’est lui qui l’a percé en faisant monter les taux à 6,5% en mai 2000. Le problème est peut être qu’il a péché par immodestie à propos de certaines erreurs. Mais sur l’ensemble de son exercice, depuis 1987, le bon l’emporte sur le mauvais notamment par rapport à ce qu’on a fait en Europe, que ce soit J.C.Trichet ou pas. En Europe on a une vision dogmatique alors que les Us ont une vision pragmatique.

 

Vous le répétez suffisamment pour que tout un chacun connaisse le « combat » qui vous oppose à la Banque Centrale Européenne (BCE), donc vous pourfendez, si je ne m’abuse, d’une part le manque de réactivité (contrairement à sa consoeur outre-atlantique), et d’autre part, le discours quasi hypnotique sur l’inflation et ses dangers. Quid de la croissance et donc de l’homme dans ce cas.

 

M.T. - La BCE appréhende très mal l’article de Maastricht qui lui donne pour objectif principal mais non pas unique de maîtriser l’inflation, d’assurer la stabilité des prix. La BCE peut soutenir la croissance si cela ne contrevient pas à l’objectif premier. Tout le problème vient d’une mauvaise interprétation du traité, et d’une vision trop dogmatique, trop monétariste alors qu’il faut avoir une vision beaucoup plus pragmatique de l’économie.

 

Le problème de la BCE n’est-il pas avant tout un problème politique ? Après tout, la BCE est « fille ainée » de la Bundesbank, fruit passionnée de relations franco-allemandes pas toujours tendres ?

 

M.T. - La création de l’Euro est une bonne chose, mais sa gouvernance ne l’est pas. On subit l’évolution du dollar et on ne contrôle pas celle de l’Euro. Les américains ont toutes les armes de politique économique (taux d’intérêt, armes budgétaires - de temps en temps ils ont une excédent public, et l’arme monétaire)

Nous, en Europe, nous n’avons pas d’arme monétaire car la BCE refuse de s'intéresser à la croissance. Pas d’arme budgétaire, car notamment en France, nous sommes en déficit depuis 30 ans, et nous subissons le change

Dire que l’Euro fort n’a pas de coût est fallacieux, car quand l’Euro s’apprécie de 12%, la croissance européenne baisse de 0.4 point sur une année, on peut dire « c’est pas grand chose » mais quand on part de 2%, « ça se voit tout de suite ».

De même penser que l’euro cher abaisse la facture pétrolière est une erreur. Car il y a une liaison inverse entre le dollar et le pétrole, lorsque le dollar est faible le pétrole est cher. Donc ce n’est pas un bon argument. Mais le pire c’est que l’euro fort réduit les prix importés, donc les producteurs qui restent nationaux, sont aussi impactés, car ils perdent des parts de marché au profit des produits nationaux.

La parité de l’eurodollar au regard des fondamentaux économiques devrait au pire être 1.20

 

Vous répondez aux questions avant que je vous les pose.

 

M.T. - Vos questions sont bien enchaînées, c’est pour ça

 

Merci.

L’Euro fort est certainement une erreur et je n’abonde pas dans le sens des déclarations de Jean-claude Trichet quand il prétend que ce sont les marchés qui font les prix. Les marchés sont justement à l’écoute de tous signaux de la BCE qui sifflerait la fin de la récréation. Mais rien ne vient, donc ils n’ont aucune raison de s’arrêter. Mais pour la France, cet Euro, tant décrié par nos politiques, n’est-il pas le seul rempart à des turbulences financières qui ne manqueraient pas de « s’abattre » sur nous, si nous n’avions pas la protection de l’Euro. Il y a là une ambiguïté de nos hommes politiques qui critiquent ce qui pour eux est d’un grand confort, un trop grand confort peut être même ?

 

M.T. - Si l'euro n'était pas là, le franc aurait été attaqué, la lire aussi. On aurait du monter les taux, donc la création de l’euro est une bonne chose.

Le change est une décision politique. D’abord l’ECOFIN qui se tait. Tout le problème est là. Et évidemment, il faudrait que la BCE baisse ses taux, elle ne l’a pas fait mais elle devrait le faire l’année prochaine avec le ralentissement de la croissance

 

Les marchés

 

Vous avez travaillé durant de longues années dans les salles de marchés. La plupart des lecteurs de ce blog sont des traders ou investisseurs.

 

M.T. - Oui oui bien sûr

 

Que pensez-vous du métier de trader ? Auriez-vous des conseils ou des remarques à leur prodiguer ?

 

M.T. - La finance est de plus en plus complexe. Ça vous le savait mieux que moi, elle est de plus en plus mathématisée. Il faut que les traders aient une vision économique, c’était mon métier, de donner aux traders et aux vendeurs une vison du monde. Le trader a le nez dans le guidon et ce qui est bien c’est qu’il prenne un peu de recul et qu’il ait cette vision du monde que l’on a évoqué à l’instant. C’est ce qui peut faire la différence ente un bon trader et un trader moyen. A fortiori s’il a une relation clientèle le client va le valoriser par rapport à ça.

 

Après quatre années de hausse ininterrompue pour les marchés actions, les marchés occidentaux (et tout particulièrement en europe), ont commencé à connaître des soubresauts. Je suis toujours surpris par l’étonnement des médias qui s’emparent de ces événements comme si les marchés devaient monter en ligne droite. Mais c’est un autre sujet. L’Amérique et l’Asie ont déjà battu de nouveaux records. La crise du « subprime » est-elle reléguée aux oubliettes ? Où faut-il s’attendre à voir quelques cadavres sortir du placard des banques courant 2008.

 

Marc Touati. - Clairement il y en aura un petit peu. L’activité va rester très forte, mais il faut absolument que la Fed baisse ses taux. Les profits vont ralentir avec le ralentissement économique mondial. Donc la marge de hausse des marchés n’est pas énorme, surtout aux Etats-Unis qui ont battu de nouveaux records historiques. . Nous somme encore en peu en retard en Europe, notamment le CAC40 qui devrait finir l’année autour des 6000 et être à 6500 dans un an. Par contre dès qu’on atteint 6200/6300 on commence à rentrer dans une bulle, la valorisation boursière devient trop élevée par rapport à la situation économique, donc ça devient dangereux, mais le propre de la bulle c’est de devenir encore plus extravagant. Donc on ne peut pas exclure encore une fois une très forte hausse, notamment avec un mouvement de fusions-acquistons sur les bancaires, bancaires ayant des PER encore très bas. Au final on devrait avoir une bonne orientation des marchés actions (certes moins bullish par rapport à ces dernières années) mais avec une  volatilité accrue.

 

Encore merci pour votre temps et vos réponses.

 

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Entretien téléphonique réalisé le 17/10 et nombreux échanges de mails pour finaliser l’interview. Je tiens à remercier très sincèrement Marc Touati pour son professionnalisme et sa disponibilité. Pour l’anecdote, le premier rendez-vous téléphonique a été raté (il m’avait prévenu) car Marc Touati avait un enregistrement à LCI (et ATBfinance n’a pas encore l’aura de LCI) et c’est lui qui m’a rappelé afin que nous puissions procéder à l’ITW.

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