Lonesome trader

Publié le par Bernard Prats-Desclaux

Life is a tale, told by an idiot, full of sound and fury - MacBeth, W.Shakespeare


Un constat liminaire: le monde valse d'une information à l'autre, surjoue les événements, oublie les vérités d'hier pour se glisser dans celles d'aujourd'hui. Tire-t-on des leçons du passé? Il est raisonnable de se poser la question lorsque l'on voit que des marchés répètent inlassablement les mêmes erreurs, reproduisent les mêmes comportements moutonniers. L'amnésie lacunaire caractérise la majorité des intervenants de marché. Rares sont ceux qui peuvent se targuer d'aborder les événements rationellement, lucidement, calmement. La tendance est leur amie*, la foule, un réconfort, une épaule amicale et chaleureuse, un partenaire d'euphorie ou de déprime. Leur raisonnement n'est en réalité que la dérivée seconde de leur état émotionnel essentiellement dicté par le comportement du marché à l'instant T sur une phase donnée.

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Deux émotions caractérisent les marchés: l'avidité ("greed") et la peur ("fear"). Ces deux émotions, intimes, personnelles, bourgeonnent et s'épanouissent en sentiment collectif: l'euphorie durant les phases de hausse, et la panique, durant les phases de baisse.

Lorsque le marché monte, de nouveaux intervenants se joignent à la cohorte des acheteurs. L'ordre est préétabli depuis des décennies, comme une loi mathématique intangible: les initiés, les investisseurs puis les petits porteurs. 

En résumé, ceux qui savent de l'intérieur, ce qui essayent de savoir de l'extérieur, et les c... les autres. Or, ces nouveaux intervenants, une fois acheteurs, donc possesseurs de papier, nourrissent, auto-alimentent, ce sentiment collectif, cette euphorie haussière. Vous ne vous séparez pas de vos liquidités pour acquérir des actifs risqués si vous n'envisagez pas une issue heureuse, des prix toujours plus hauts. Une fois l'essentiel des acheteurs entrés sur le marché, le sentiment collectif haussier devient prédominant. Lorsque le ratio entre acheteurs et vendeurs devient trop déséquilibré, les mouvements s'amplifient, les émotions s'exacerbent, l'avidité personnelle et l'euphorie collective se déchaînent. C'est ainsi que se créent les phénomènes de bulles spéculatives à court et long terme.


L'une des difficultés dans ce métier d'anticipation est certainement de réussir à s'extraire du flot incessant, de la pression de  cet écosystème qui vous pousse dans des voies à sens unique, dans un effet moutonnier pourtant bien connu, pour analyser sobrement, froidement, analytiquement, les faits et seulement les faits. Courir avec le troupeau, épaule contre épaule, a pourtant des aspects exaltants. Cet instinct grégaire qui survit dans notre cerveau reptilien, est aussi terriblement rassurant. Si l'on se trompe avec tout le monde, la cohorte d'investisseurs et de traders, on aura une excuse facile à présenter au client. Si on a raison avec les autres, on retrouvera la joie des grandes messes collectives.


Lao Tseu disait "ceux qui savent ne font pas de prédictions, ceux qui font des prédictions, ne savent pas". Tous les grands traders, tous les grands investisseurs sont ceux qui aux moments clés ont sut dire non. Rebelles encravatés face au diktat d'une pensée unique éphémère et moutonnière. Loin de se fondre dans la masse, ils privilégient la raison, le regard porté, la cohérence. Avoir raison avant les autres, avoir la capacité de lire derrière des mouvements quasi extatiques, tirer des enseignements des folies de l'histoire, permet de ne pas tomber dans ce piège.


Cette philosophie d'action, l'anticipation, l'acte solitaire, implique sang-froid, maîtrise et volonté. Car rien n'est épargné à la brebis égarée qui désire abandonner le troupeau avant qu'il ne se précipite au fond du ravin.

Le trading reste un "sport" viril (mais pas toujours correct). Argent, résultat, compétition, tout est fait pour que les Egos se dressent les uns contre les autres, crètes contre crètes, mais se dressent aussi entre les traders et le marché.

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Or, il est essentiel de ne jamais impliquer son Ego, ne jamais vouloir avoir raison contre la foule... lorsque la foule a raison. Avoir raison contre tous ne peut jamais être un but en soit, un objectif égotiste et narcissique. S'admirer dans son miroir ne flatte que ses moins-values.


Parvenir au succès en trading est un douloureux cheminement, un accouchement au sens du philosophe grec, qui passe par une voie étroite entre un certain détachement au sens propre et au sens figuré, une parfaite connaissance de ses qualités et de ses défauts et surtout, un recul exigeant face au bruit du marché et de son écosystème.


Bernard Prats-Desclaux

@BPDTrading2012 


*Selon la célèbre phrase boursière "Trend is your Friend" qui préconise d'investir dans le sens de la tendance principale.

Publié dans Finance & Economie

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