Back to the... criée. MATIF 3

Publié le par Bernard Prats-Desclaux

L’OUVERTURE

 

Les marchés à la criée ne fonctionnent pas la nuit (heureusement). A leur clôture, en fin de journée, ils sont remplacés par une plateforme électronique (The "Famous" Globex) sur laquelle vont s’opérer les négociations jusqu’au lendemain. Des équipes veillent au bon grain pendant que d’autres se reposent (parfois jusqu'à l'ivraie).

 

Le réflexe de chacun arrivant sur les parquets au petit matin est donc de regarder la session Globex (enfant du Chicago Mercantile Exchange) en train de s’achever, pour savoir dans quelle direction le vent va souffler sur la séance. On peut ainsi deviner si le grain va être gros ou pas et un peu avant l’ouverture aller boire plus de café que de coutume... La journée risque d’être longue…

 

Le passage de la session Globex à la négociation à la criée se fait d’un simple clic à une heure définie pour chaque contrat.

 

Puis, de façon immuable et quasi simultanée sur l’ensemble des contrats à la criée, un Contrôleur de marché va procéder à l’appel des intérêts des intervenants. A ce moment-là, les aires de négociations qui étaient désertes quelques minutes auparavant vont se couvrir des commis négociateurs. Tout le monde est prêt, prêt à rugir

 

Les coteurs - sous la responsabilité du Contrôleur de marché - sont chargés d’ouvrir le marché (un petit O apparaît alors sur les écrans de cotation), avant qu’y soient déclarés à la criée les intérêts acheteurs et vendeurs des intervenants et sur chaque échéance du contrat, quelqu’il soit (à part sur les options où cela aurait pris des heures…).

 

« Mesdames, Messieurs bonjour,

Je vous remercie de déclarer vos intérêts acheteur/vendeur sur :

Décembre              : [xxxx ; xxxx]

Septembre             : [xxxx ; xxxx]

Juin                         : [xxxx ; xxxx]

Mars                       : [xxxx ; xxxx] »

 

En matière de Dames, d’ailleurs, il est à noter qu’à la criée, peu d’entre elles représenteront les intérêts des investisseurs… La parité, à l'époque...

 

On ouvre donc le marché de la plus lointaine à la plus proche des échéances, de la moins liquide à la plus liquide donc.

 

Une fois ces fourchettes annoncées à l’ouverture, les négociations peuvent démarrer.


Les coteurs saisissent alors les informations Achat/Vente/prix négociés en temps réel dans le système électronique. Elles sont rediffusées dans le monde entier.


 

LES NEGOCIATIONS

 

Nous sommes là sur des marchés à la criée - versus beaucoup d’autres qui se négociaient déjà à l’époque sur électronique et qui auront in fine la peau du Matif version Criée, d’ailleurs– et ils portent bien leur nom, ces marchés. De bruit et de fureur.

 

Des moments particuliers les font vivre, qui les font se gonfler comme un dragon ou se dégonfler comme un  ballon de baudruche percé. Vers 13h30 ou 14h30, hier comme aujourd’hui, sont en effet publiées des données économiques mondiales qui vont ou pas faire bouger ces contrats de Futures dont les réactions, effet de levier oblige, sont décuplés par rapport à leur sous-jacent respectif.

13h30 ou 14h30, c’est en effet l’heure à laquelle sont communiqués les indicateurs concernant, quelle surprise, les USA.

Je me souviens de cette équipe d’une chaine de TV venue prendre des images et du preneur de son qui, s’étant mis en plein cœur du Notionnel avant la communication de chiffres très attendus, tomba à la renverse tant la clameur générale le surpris à l’instant T. Surprise, surprise...

 

Pour se faire une idée du truc, sur le « Nono », quand l’aire de négociation était pleine (commis négociateurs, markets, NIP et contrôleurs) et le marché agité ou sur le point de le devenir ou l’étant complètement, on devait bien avoir une centaine de personnes à hurler toutes ensemble et le bruit généré produisait autant de décibels qu’un avion au décollage….

 

Il faut dire qu’on est là dans l’athanor de la bourse, à l’endroit où tout se rejoint, les enjeux, les stratégies, les investissements, les gains, les pertes, c’est là, dans ces moments-là, lorsque ces chiffres en provenance d’une autre partie du monde, sur un indicateur qui devait pourtant ne surprendre personne et qui à la seconde attendue tombe sur un écran de TV suspendu à 5 mètres, dans un silence parfois total, que tout s’enflamme en un instant et pour un laps de temps qui pour beaucoup a du paraitre une éternité.

 

Petit rappel pour les nostalgiques : sur les options, peu avant ces chiffres fatidiques, nous supprimions par précaution toutes les fourchettes acheteur/vendeur sur l’ensemble des strikes pour éviter d’être pris au dépourvu par l’ampleur du mouvement et d’avoir en quelques secondes des indications financières qui n’avaient plus rien à voir avec la réalité. C’était parfois une sage précaution…

 

Le chiffre tombe et…

 

…En une fraction de seconde, on n’entend plus rien, sa propre voix hurler dans ses oreilles et celle dans les haut-parleurs littéralement inaudible dans cette cacophonie générale, les fichistes courent dans tous les sens, les boxman s’arcboutent sur leur téléphone et vocifèrent en direction du Pit, les négo gesticulent, braillent en tout sens comme s’il s’agissait là de leur dernier deal avant de mourir. Extrait :

 

-          T’as un tic ! T’as un tic !

-          Regarde, là-bas, ça paie !

-          Shoote, shoote !

-          Non, il n’y a rien de fait à 2, ça paie 4 de l’autre côté !

-          Quoi ? Quoi ??

Coup d’œil au Bund où la folie des cotations à l’air de ressembler à la nôtre.

-          La cote ça vaut quatre !

-          La cote, 200 à 4 !!!

-          Je prends !!

-          La cote ça vaut, six, non, ça vaut huit etc…

-          Matif, qu’est-ce qui se passe ???? Qu’est-ce qui se passe ?

-          Mais je payais 4, je PAYAIS 4 !! ça peut pas traiter 2 !

-          La cote ça vaut 12 !

-          Ok, marché agité, messieurs, marché agité !!!

 

Tout le monde est à la rue, ça peut durer toute la séance comme ça.

Alors ? 15 minutes de pause par heure pour un contrôleur de marché. 30 pour un coteur. Donc deux équipes qui tournent en relais. Même chose coté intervenant. Repos obligatoire pour reprendre ses esprits, fumer une cigarette, non trois, boire un café, non deux, en tout cas dehors pour se prélasser, écouter le doux bruit des voitures qui tournent autour du Palais et essayer de se débarrasser de cette oreille qui siffle. Un truc de dingue.

 

A contrario, d’autres journées peuvent être à l’opposé total de celle-ci. Pas un chiffre, pas un intérêt, personne sur les pits ou presque : deux commis qui finissent de lire leur journal assis sur les marches, d’autres dans les box qui joue au Tetris. Une des grandes distractions est de remplir seul ou à plusieurs, consciencieusement en tout cas, les mots croisés dont on aura été photocopier un exemplaire à la Saisie, back office du Matif qui effectue le contrôle des opérations dans le système informatique et apporte en particulier son soutien au back des intervenant lors du dépouillement des opérations.

 

Les volumes, pendant ces journées de folie, sont très conséquents, faut-il le signaler. Des centaines de milliers de contrats peuvent changer de main en une journée. A cet égard, un indicateur que nous suivions – précurseur d’autres folles journées – est le volume des PO (Positions Ouvertes) : ces prises de positions qui n’ont pas encore été débouclées par une négociation inverse.

 

Ces PO qui au fil des mois verront leur volume s’amoindrir au profit de leurs homologues allemandes jusqu’à n’être plus qu’un mince filet en 1998…


 

L. @Spocktraders

 

Publié dans Divers, Finance & Economie

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