Quel avenir pour l'obligataire français?

Publié le par Bernard Prats-Desclaux

La dégradation de la France par Moody's est l'occasion d'essayer de comprendre ce qui se cache derrière une valorisation obligataire.



Plus personne n'attendait une hausse brutale des taux obligataires suite à la dégradation. Plus personne sauf quelques politiques peu au courant du fonctionnement des marchés, mais qui pourtant ne jurent que par eux. La réaction des opérateurs sur les marchés (une hausse modérée de 2.06 à 2.16%) porte plutôt la marque d'un excès baissier sur les taux à dix ans. D'ailleurs nous noterons que le spread (l'écart de prix) avec l'Allemagne ne s'est pas dégradé puisque son taux à 10 ans est aussi passé de 1.32% à 1.42%.

Depuis cet été, la France emprunte à court terme à des taux négatifs. Ce qui signifie tout simplement qu'elle gagne de l'argent à chaque fois qu'elle emprunte. Le rêve de tout emprunteur. Le cauchemar des investisseurs. Avec un taux proche de 2% à dix ans, elle n'offre aucune prime de risque sur l'inflation. Là encore, les prêteurs (les méchants financiers donc) acceptent de perdre de l'argent. Pourquoi?


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Taux obligataire français: OAT 10 ans


Parmi les raisons qui expliquent la valeur historiquement basse du 10 ans français, on trouve:

  • Le "Fly to Quality": les opérateurs arbitrent leur allocation d'actifs en fonction des risques de marché. En période de trouble sur la croissance et sur les perspectives bénéficiaires des entreprises, ils se réfugient sur les marchés obligataires ("réputés" plus sûrs), ce qui contribue, mécaniquement, à abaisser le prix des obligations.
  • L'absence de choix pour les investisseurs. Investir dans les pays dits "Core" ne présente plus guère d'intérêt. Avec des rendements de 0.43% pour la Suisse ou de 1.40% pour l'Allemagne, prêter à ces deux pays, revient à perdre de l'argent une fois l'inflation déduite. Vous ne le faîtes que si vous cherchez absolument un produit qui garantira la survie de votre capital: ce qui reste la préoccupation majeure des investisseurs que l'on peut rencontrer. La faillite de Lehman Brothers et une décennie de marchés financiers souffreteux ont eu raison du moral des plus optimistes.


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Taux obligataire allemand: Bund 10 ans

  • Les pays à rendements élevés ont montré qu'ils pouvaient faire faillite de manière réelle ou virtuelle. Les investisseurs n'en veulent plus, ou alors ils exigent des primes de primes de risques prohibitives, usuraires, qui les mettent à genoux.
  • Les pays très endettés, mais avec une capacité de levée d'emprunt forte (une sorte de résilience fiscale) donc de remboursement de leur dette (comme la France) attirent donc nécessairement des capitaux en manque de débouchée. La mécanique étant alors que la demande va agir sur le prix des obligations, donc pousser les prix à la baisse.
  • L'excès de liquidités dans le monde qui ne trouve plus d'investissements suffisamment sûrs oblige à une répartition du risque.
  • La situation économique indigente où les prévisions les plus optimistes font état d'une année 2013 à très faible croissance et d'une reprise molle en 2014.
  • L'action de la Banque Nationale Suisse (BNS) qui a réagi à la hausse du Franc Suisse (CHF) qui apparaissait comme une des rares valeurs refuges en plein coeur de la crise, en fixant un taux plancher de 1.20 contre euro (6 septembre 2011) et a conjointement acheté des obligations européennes expliquant en partie le rally du printemps sur le bund allemand et le mouvement parallèle sur les obligations des pays semi-core comme la France.
  • La volonté politique manifeste de coller aux exigences des marchés en appliquant des règles de gestion que l'on peut contester ou discuter, mais qui ne cèdent pas aux sirènes du keynésianisme, pour se tourner vers une politique de l'offre.

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Tant que ces facteurs persisteront, les taux des obligations françaises resteront bas. Se réjouir d'emprunter à taux bas est donc une erreur si l'on se donne la peine de comprendre les raisons qui poussent les prix de l'obligataire vers le bas: la crainte de l'avenir, la peur de l'autre, l'absence de choix réaliste...

Cependant, à moyen terme (12 à 18 mois), prenons le pari que les excès constatés sur le marché obligataire européen seront corrigés. Sans parler de krach obligataire, même si l'hypothèse n'est pas à exclure, le taux allemand à dix ans devraient remonter dans la zone 1,80 - 2,20 et le français devrait repasser la barre des 3%.

Si cette prévision ne s'avérait pas juste cela signifierait tout simplement que la crise continue et que les perspectives économiques et sociales de nos pays ne s'améliorent pas. Rien de réjouissant donc.  

 

@bpdtrading 2012

 


Publié dans Finance & Economie

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Serre 24/11/2012 08:31


Très bonne analyse qui démontre que les autorités publiques sont finalement confrontées au dilemme suivant : prendre des décisions qui rétablissent la confiance mais qui feront augmenter les taux
obligataires ou prendre des décisions qui inspirent la crainte en l'avenir et feront baisser les taux. A la croisée des chemins, le modèle macro-économique fordiste qui arrive en bout de
course après un siècle de bon et loyaux services doit être abandonné pour inventer un modèle plus frugal mais qui demandera des investissements publics importants notamment dans
l'économie du savoir et de la connaissance (nouveau new deal). Si nous ne parvenons pas à nous débarasser rapidement de cette vieille peau fordiste le pessimiste l'emportera sur l'optimisme et
les taux continueront à baisser.


 


 


 

investisseurperdu 23/11/2012 12:46


Merci, pour cet article qui nous permet de mieux comprendre la situation.